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cathédrale gothique

L'alphabet des Cathédrales...

" Pour la première fois, les plans des cathédrales délivrent leurs secrets.
Entre traditions et nouvelles technologies, ce livre vous entraine dans un voyage initiatique qui changera à jamais votre vision du Moyen-Age.
Vous découvrirez le message argotique utilisé par les anciens maîtres d'oeuvre, l'alphabet géométrique de ces livres de pierre."
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cathédrales retracées géométrie médiévale
190 pages format 21 x 29.7
+ de 100 illustrations & schémas
papier 135 grammes
couverture vernis brillant luxe
prix public 32 euros
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       Dans les pages précédentes je vous ai parlé du système de Triple enceinte tout en précisant qu'il relève d'un contenu symbolique. Dans cette page nous allons découvrir sa nature.

  

Une autre géométrie


      Les gens qui voient des symboles partout sont bien fatigants ; ceux qui en nient par principe la présence et le rôle tombent bien souvent dans un excès peut-être aussi dangereux.

Matila C. Ghyka

Intéressons-nous aux labyrinthes des cathédrales. Certains sont très célèbres comme ceux de Chartres ou de Reims. Ils trônent aux centres des nefs et expriment tous un chemin unique qui conduit immanquablement de la périphérie vers leur centre. On les appelait parfois « lieue de Jérusalem ». Les pénitents en mal de pèlerinages pouvaient ainsi effectuer ce parcours mystique sans avoir à craindre les rigueurs d’un voyage en Terre sainte ou la cruauté des infidèles.

Mais là n'est pas leur seule raison d'être, l'existence de ces motifs étant antérieure à la fois aux croisades, au Gothique et au Christianisme lui-même. En effet de la Suède à la Galice, de l’Angleterre à la Grèce, de nombreux labyrinthes préhistoriques témoignent de l’ancienneté du concept.

Il est généralement admis que ces tracés se rattachent à la légende hellénique du mythe d'Icare. Cet Athénien représente l'archétype antique de l'Architecte initié. Il est en tout cas le maître d'œuvre du mythique labyrinthe à qui il laissa son nom. Dans ce sens, on peut sans crainte rapprocher ce personnage de la légende d'Hiram, le maître architecte du roi Salomon, présent dans les rituels maçonniques et le compagnonnage.

Mais le Dédale, labyrinthe réputé inviolable, présentait de multiples bifurcations et cul de sacs. Thésée n'a pu en sortir qu'à l'aide d'un fil resté célèbre. L’associer aux labyrinthes médiévaux qui, eux, ne proposent qu’une voie unique pourrait paraître discutable si celui de Chartres n’avait arboré en son centre l’image de Thésée et du Minotaure.

 

 

Fig. 2 - Ariane, Thésée et le minautore (Maître de Cassoni Campana) - D.P.


De fait, le labyrinthe semble se poser en stylisation graphique du dédale, plus en rapport avec l'architecte qu'avec le labyrinthe.
Cela explique pourquoi des noms de maîtres d'œuvre ou d’évêques ont été couchés sur des épigraphes au centre de ces dédalus, comme à Reims ou à Amiens (fig. 3).
Ces ensembles pourraient témoigner d’une filiation antique, donner l’assurance que le bâtiment était construit selon les règles, par un bâtisseur initié.
On comprend dès lors que l’église n’eut de cesse de détruire ces labyrinthes initiatiques, expression ostentatoire d’un paganisme blasphématoire.
 

 

Fig. 3 - Centre du labyrinthe d'Amiens - Crédit : Codex - CC-BY-SA

 

Quoi qu'il en soit, l'extrême variété de leurs structures et la liberté présidant à leurs ordonnances semblent écarter l'idée d'un lien direct avec les tracés directeurs. Certes, le labyrinthe reprend le module de la construction qui lui sert d’écrin et s’oriente harmoniquement dans la géométrie de l’ensemble. Pourtant je n'ai pu établir aucune corrélation directe d’un point de vue structurel.

Au niveau psychologique, il en va différemment. Les labyrinthes sont propres à éveiller de nombreuses résonances dans l'esprit du pénitent qui les parcourt. Les états psychomentaux oscillent au rythme des méandres imposés par le dallage, et c'est presque avec surprise que l'on atteint le centre du circuit, immobile et vibrant. Cette catharsis, cette opération de purification, est une alchimie spirituelle permettant d'accompagner par une danse sacrée physique, une introspection mystique.

En dehors de Chartres, rares sont les sanctuaires qui ont eu la chance de préserver leurs labyrinthes. Déjà au XVIIe, le chanoine Souchet vitupérait contre cet « amuse fol, auquel ceux qui n'ont guère à faire perdent le temps à tourner et courir ». Un siècle plus tard, les chanoines de Reims eurent raison de leur labyrinthe qui fut détruit en 1779. Celui d’Arras ne survivra pas à la Révolution, alors que l’année 1825 vit la fin des labyrinthes d’Amiens et de Saint-Quentin.

Le prétexte souvent avancé pour ordonner ces destructions était le bruit fait par les enfants qui s’amusaient à les parcourir, tout comme s’il s’agissait de simples marelles. Il masque fort mal la haine du gothique exprimée par les chanoines de cette époque.


 

Marelle ordinaire - Marelle des jours - Cathédrale


En dehors de la réalité historique, ce parallèle entre labyrinthes et marelles n’a rien d’un effet rhétorique. Proposant un chemin unique qui nous mène vers un centre mystique éloquemment baptisé « Paradis », la marelle ronde n’est pas sans évoquer le labyrinthe gothique ou le jeu de l’oie. Dans la même famille, les marelles « assises » semblent être la représentation directe d’un tracé ou d’une progression géométrique.

Jeu de marelle à 3
Marelle à 9 pions
Triple enceinte



Il est fascinant de voir la ressemblance entre la marelle dite « à 9 pions » et la figure nommée « triple enceinte » qui, elle-même, est à l'image du tracé régulateur gothique. Il convient donc d’étudier plus avant l'origine de ce symbole.

L’étymologie de marelle est controversée. La plus courue rattache le terme au vieux français « mérelle, méreaux » soit un jeton, un palet. Pour d’autres, elle viendrait de la fusion du latin mereo soit « être digne d’une chose » et de meritum signifiant en gros « récompense ». Une nouvelle tendance cherche à associer à la fois les termes de méreaux et de marelle au préroman Marr qui signifie « pierre ».
Pourtant, l’étymologie qui relie marelle au Grec meros est la plus séduisante. Meros comporte une idée de parts, de mesure, de répartition, ce qu’exprime parfaitement la trame géométrique d’une marelle.

La figure est indistinctement appelée triple enceinte, labyrinthe, carré magique, jeu du moulin ou marelle. Son origine se perd dans la nuit des temps. On en trouve en Égypte, à Troie il y a plus de 5000 ans, dans la vallée de l’Indus, en Irlande à l’âge de bronze. En France, on peut en voir sur des murs de châteaux, d’églises, de commanderies, sur des dallages, des grottes, des endroits très divers. Mais la liberté qui préside à ces dispositions interdit d’établir toute corrélation.

Il n’y a que peu d’exemple de triples enceintes néolithiques en France. Je noterai principalement la marelle dite de la pierre aux chevaux dans les Vosges et la pierre de La Turbale en Loire-Atlantique. Il y a peu, on évoquait encore celle découverte en 1800 à Suève dans le Loir-et-Cher, une pierre qualifiée de « druidique » à l'époque. Mais les dernières recherches ont remis les choses à leur place. Si la pierre est ancienne, l’origine de la gravure est indiscutablement médiévale. Preuve s’il en était besoin, la construction qui a présidé à son tracé et à son positionnement démontre une connaissance certaine en matière de géométrie. Cette constatation la désigne comme l’œuvre d’un tailleur de pierre initié aux arcanes du trait.

Le rapport de la triple enceinte avec le labyrinthe évoqué plus avant peut surprendre. Mais tout s’éclaire si on étudie le plan du site religieux d’Uruk en Mésopotamie. On aperçoit distinctement (fig. 5) une triple enceinte, dont chaque polygone présente une ouverture. Le tout constituant une sorte de labyrinthe simplifié.

 

 
Fig. 5 - Site d’Uruk (Mésopotamie) - CC0 Public Domain

Il s’est passé à Uruk ce qui s’est passé en Occident des millénaires plus tard : « Le labyrinthe prend la forme du jeu (notamment celui du jeu de l'oie). [...] Enfin, ultime avatar, le labyrinthe [devient] le jeu de la marelle  ». Une nouvelle fois les symboles se télescopent, se renvoient les uns aux autres. Dans cet exemple, le rapport entre la triple enceinte et l’architecture est évident.
Reste la signification ésotérique du tracé. À la lumière du Liber chronicarum également appelé « Chronique universelle » ou « chronique de Nuremberg », on comprendra qu’il figurait un archétype architectural biblique, la Jérusalem céleste, (fig. 6). Ce dessin schématise la vision prophétique de la Jérusalem céleste donnée par Ézéchiel.

 


La Jérusalem céleste recouvre bien des acceptions et la littérature qui en parle est trop vaste pour être résumée. On retiendra que le concept de Jérusalem céleste désigne d'une façon générale une cité idéale, matérielle ou symbolique, un lieu où régneraient la justice et la fraternité. Pour certains c'est une terre promise et représente une sorte de retour à une perfection initiale.

 


 

Fig. 6 - Folio LXVI du « Liber chronicarum » (1493) - D.P.

 

Le même dessin figure également dans le Postilla in Bibliam de Nicolas de Lyres (1270-1349). Ces planches ne font que décrypter l'antique figure de la Jérusalem céleste (fig. 7), que l'on retrouve dans les miniatures illustrant l'apocalypse de Beatus de Liébana ou dans celles de L'apocalypse de Saint-Sever (XIe). A noter que l'origine de cette représentation est probablement antérieure au IXe siècle.
Toutefois, le dessin cache un secret, une triple enceinte. Au premier regard, l'œil ne perçoit pas ce tracé. Suivant les règles du symbolisme traditionnel, l'artiste l'a délibérément dissimulé au profane.

Observez la figure 8. Chacun des côtés de la miniature est délimité par des lignes qui, si on les prolonge, se croisent, dessinant les trois enceintes. Il apparait ainsi que, dés les origines, la symbolique ésotérique de la triple enceinte était présente dans l'iconographie de la Jérusalem céleste. 


 
Fig. 7 - Beatus de Liébana, (1047) - D.P.

 
Fig. 8 - La triple enceinte cachée



En résumé, je retiens que la triple enceinte peut se rapporter à un tracé régulateur, une progression géométrique, tout en symbolisant la Jérusalem céleste. C'est un tracé secret, dissimulé, ce qui explique sa rareté, voire sa quasi-absence du paysage ornemental des églises et cathédrales. Il était réservé à un petit cercle d'initiés.

Il est à noter que la franc-maçonnerie n’a jamais directement revendiqué ce symbole. Certaines obédiences s’en serviraient en tant qu’allusions à leurs rituels, à l’agencement symbolique du Temple et à la représentation des trois principaux degrés d'initiation. René Guenon confirme ce dernier point, mais je manque d'informations fiables pour développer plus avant. Dans tous les cas, le rapport avec l’architecture est ici très lointain.

 

 

Fig. 9 - Détail du pavement de la cathédrale d'Amiens.

Reste une hypothèse fréquemment avancée, celle qui associe la triple enceinte à la croix celtique. En effet, dans les milieux celtisants, la triple enceinte est appelée « carré druidique ». Dès lors, il est tout naturel de mettre en correspondance les cercles de la croix, Keugant, Abred et Gwenwed, avec chacune des enceintes. C’est intéressant. Malheureusement, aucune source historique directe ne peut venir étayer cette thèse. On ne peut toutefois la rejeter d’un haussement d’épaules. Au pays des symboles, les surprises abondent.

La croix celte, laquelle reprend sans conteste une symbolique druidique, se dissimule innocemment derrière la croix de la religion unique. Ainsi, peut-on tout à fait concevoir qu’un syncrétisme tardif ait permis la fusion de la croix celtique avec la symbolique de la Jérusalem Céleste. On remarquera que, de la même manière, la triple enceinte se cache au centre de la cathédrale, de la croix latine. Quant aux marelles dites « ordinaires » ou « des jours », elles semblent directement inspirées par des plans de sol d’églises chrétiennes.

Jusqu’ici, les marelles ont recelé un contenu opératif et symbolique. Il faut donc se demander si elles ne constituent pas une sorte de mode d'emploi, de guide des cathédrales. Nous sommes ici cousins d'un « argot de la cabane » ou d’un art goth de la cabale, que ne réfuterait pas François Villon. Avant toute chose déterminer les règles, dégager des corrélations. On observera que le dessin de la marelle détermine un chemin progressant de l'extérieur vers l'intérieur. Par la suite s'opère un mouvement de giration, aboutissant sur l'étape ultime, celui de la « Lune » ou du « Paradis ».

Si l'on accepte le parallèle entre ce jeu et un plan d'église, l’adepte rentre par le portail occidental et remonte la nef. Parvenu à la croisée du transept, qui dans la marelle ordinaire porte parfois le nom de « table », il emprunte le déambulatoire dans le sens indiqué par la succession des jours de la semaine. C'est-à-dire en sens inverse des aiguilles d'une montre. Cette giration sénestrogyre correspond au sens de la rotation terrestre, car chaque jour est gouverné par une planète. Ainsi dimanche correspond-il au Soleil, lundi à la Lune, mardi à Mars, mercredi à Mercure, jeudi à Jupiter, vendredi à Vénus, samedi à Saturne.

Selon les règles, le joueur s'engage ensuite dans le Paradis. Avec le « reposoir », c'est le seul endroit où la progression à cloche-pied n'est plus obligatoire et/où ils peuvent rester simultanément posés. On peut donc convenir que le cloche pied représente la marche, et le reposoir ou paradis, les endroits où l'on doit se recueillir, méditer les pieds collés au sol, en contact avec le tellurisme.

C'est donc un véritable labyrinthe que l'initié doit accomplir dans le sanctuaire pour en puiser les bienfaits. Ce concept de parcours mystique n’était pas inconnu d’Henry Vincenot qui en donnait une autre version et l'appelait « le petit labyrinthe » :
« Ils montèrent toute la nef centrale, la redescendirent gravement, prirent le bas-côté nord qu'ils remontèrent, passèrent devant le chœur, où ils firent une prosternation à genoux, redescendirent le bas-côté sud, remontèrent encore une fois la nef centrale, à pas très lents et s'arrêtèrent sur la croisée du transept, les yeux levés vers le fond de l'abside pendant un long instant ».

Je vais rapprocher ce « petit labyrinthe » du parcourt des Tables du Grall (voir Les cathédrales retracées p.163) : « Les tables sont ici des creusets mystiques et symboliques, des réceptacles portant le Graal. Quiconque voudrait trouver ce Graal, doit le chercher sur les trois tables. De fait, l’agencement d'une cathédrale gothique les révèle immédiatement sous la forme d'une nef rectangulaire, d'une croisée carrée et d'un chœur circulaire.
Celui qui rentre par la nef marche à contresens du courant tellurique, il s'en imprègne. Apercevant la lumière du chœur, il avance, danse sur le labyrinthe, et une fois purifié prend place sur la croix du transept, table où la lumière des roses lui révèle l'axe du monde (axis mundi). L'esprit gagne deux directions supplémentaires.
S'il est digne de prendre place sur la table ronde, il se détournera du monde profane, faisant face au courant pour mieux s'en imprégner. L'esprit deviendra circulaire, transcendant les directions.
L'œuvre alchimique s'est accomplie, l'esprit du monde (spiritus mundi) a fait son œuvre. L'initié, le chevalier a fini sa queste, il a trouvé le Graal. »

Il serait hasardeux de tirer d'autres enseignements de ce jeu sans âge, bien que d’autres variantes de la marelle soient organisées sur une spirale unique, évoquant le labyrinthe et le jeu de l’oie. Ce dernier, dont la case 42 est comme par hasard appelé labyrinthe, nous renvoie vers la patte d’oie des cagots. Le cercle est bouclé… (lire les premiers chapitres du livre).

C’est le moment de vous faire découvrir l'église wisigothe de la province de Lugo, en Galice. Elle illustre parfaitement ce propos. C’est son portail occidental, plus précisément son tympan, qui va retenir notre attention (fig. 10).

 

Fig. 10 – San Fiz de Cangas (Porche) - crédit : Jaume - CC-BY-SA


On distingue à son sommet une croix grecque (dont les branches sont de taille identique) flanquée d’une lune à senestre et d’un soleil à dextre. Ces figures dominent un ensemble composé d’une marelle assise simple et d’une triple enceinte.

Nous sommes sur une terre celtique, traversée par le labyrinthe pèlerin menant à Compostelle. Au hasard de ces chemins sacrés, Romains, Wisigoths, Carolingiens, moines, compagnons et autres Cagots se sont rencontrés, ont travaillé, ont partagé leurs techniques. Demeurent en témoignage ces pétroglyphes qui, à chaque étape, témoignent de cette histoire secrète des hommes, des religions et des savoirs.

N.B. Vous êtes arrivé à la fin des extraits du livre. Toutefois, ce site ne propose ni introduction, ni conclusion. Il faudrait pour cela reprendre l'intégralité du texte, parler de l'évolution de l'idée cathédrale à travers les siècles et des différentes problématiques qu'elle soulève, orientation, financement, symbolique, etc.

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