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La triple enceinte


      Nous sommes des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu'eux, ce n'est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c'est parce que nous sommes élevés par eux.





Fig. 1 - Cathédrale de Reims - Crédit : Malyszkz - D.P.

La construction de la cathédrale Notre-Dame de Reims commence au début du XIIIe siècle. Il s'agit d'une des plus belles réalisations gothiques, tant pour son architecture, que pour sa statuaire riche de 2 303 statues. Sa hauteur sous voûte est de 38 mètres, soit 5 mètres de plus que la cathédrale Notre-Dame de Paris. Elle a servi de théâtre pour le sacre de vingt-cinq rois de France.

 

Regardez le plan de la cathédrale de Reims. Cherchez à déterminer le centre d’où peut naître un schéma directeur. Instinctivement la croisée du transept risque de s’imposer à votre regard. C’est au centre de cette croisée que fut un jour dressée « la colonne », le gnomon qui, par son ombre lors des solstices, sépare le cardo du decumanus, soit respectivement l’axe nord-sud de l’axe est-ouest.

Ici, la croisée est bâtie autour d’un triangle équilatéral figuré en pointillés (fig. 2). Nous avons croisé cet exemple dans une page précédente. Techniquement c’est un polygone, lui-même entouré par deux autres polygones. Cet agencement est commun à toutes les cathédrales. On peut donc considérer que chacun d’eux est défini verticalement et horizontalement par rapport au précédent.


 

Fig. 2 - Chevet de la cathédrale de Reims

Nous n’avons plus qu’à imaginer qu’un gabarit puisse nous permettre de retrouver les espaces qui les séparent, et qu’il soit devant nos yeux. Retracer un plan de sol ne présenterait plus aucune difficulté...

Mais il est temps d’introduire un peu de symbolisme dans mon propos. N’oubliez pas que je parle de cathédrales, pas de halls de gare. C’est pourquoi le polygone de la croisée du transept sera appelé « Table », terme symbolique s’il en est.

En architecture, une enceinte est une structure qui entoure ou protège un espace. Symboliquement, les piliers qui définissent des espaces constituent des enceintes. C'est pourquoi les polygones extérieurs seront respectivement appelés « deuxième enceinte » et « troisième enceinte » (fig. 3). Je nomme l'ensemble « système de triple enceinte ».

 

Fig. 3 – Disposition générique des enceintes

Mais où peut se trouver ce gabarit magique, cet abaque dont je parlais ? Pour répondre à cette question, il nous faut déterminer l'élément du plan susceptible de contenir les différents écarts recherchés. Une fois compris que chaque enceinte donne naissance à la suivante, il semble logique de partir de celle dont tout découle, la Table. Ainsi, chaque cathédrale gothique pourrait être définie en son centre par la croisée du transept. Elle contiendrait en filigrane les écarts que nous recherchons. L'hypothèse est fascinante.

Vérifions cette déduction en dessinant la Table de Reims. Comme je viens de le rappeler, cette dernière est construite sur un triangle équilatéral (fig. 4), ce qui détermine un quadrilatère rectangle. Enlevons le triangle et dessinons les axes. Dans cette nouvelle figure, il va être possible de tracer trois segments. 
Le premier peut être dessiné en traçant un arc de cercle de rayon [0,1]. En coupant le haut de la Table en 2, il permet de définir le segment A (fig. 5a). Le second, le segment B, est tout simplement le rayon que l'on vient d'utiliser soit le segment [0,1] (fig. 5b). Le dernier, le segment C, est directement donné par la demi-largeur de la Table. Bien évidemment, ces écarts ne sont pas choisis par hasard. Ils correspondent exactement à ceux que l’on relève entre les différentes enceintes de la cathédrale.  En les reportant sur une page vierge, ils doivent nous permettre de retracer le plan de sol du bâtiment.
 



Fig. 4 - Table de Reims 


Fig. 5a - Tracé du segment A


Fig. 5b - Tracé des segments B et C
 

Pour cela, il nous faut, à partir de la Table, reporter les segments A et B afin de dessiner la seconde enceinte (fig. 6a). Comme on peut le voir, le segment A correspond à la distance horizontale entre le bord de la Table et la seconde enceinte, le segment B à la distance verticale entre ces mêmes éléments. La démarche est identique pour la troisième enceinte (fig. 6b). Le segment B représente l’écart horizontal entre la deuxième enceinte et la troisième (limite du transept), alors que la limite verticale est fournie par le segment C.



Fig. 6a – Tracé de la seconde enceinte


Fig. 6b - Tracé de la troisième enceinte
 

Notons qu’un des segments est commun aux deux constructions. Pour information, la hauteur de la table, si elle est reportée verticalement depuis la seconde enceinte, indique la naissance de l’abside. Quant aux travées de la nef, elles sont toutes réglées par le segment C.

Ainsi, nous avons retrouvé les proportions principales de Reims. Largeur du vaisseau principal, des collatéraux, du chevet, de la longueur et de la largeur du transept, de l’abside qui est un arc de cercle tracé dans la continuité de la table, et l’arc du déambulatoire qui est réglé par la deuxième enceinte. Tout le plan de la cathédrale est contenu, à l’échelle, dans une simple figure, la Table. Son nom prend ainsi tout son sens. Origine de la cathédrale, elle en constitue aussi bien la table d’harmonie géométrique que la table d’harmonie vibratoire, à l’image d’un instrument de musique.

Mais qu'elle est la nature réelle de ces tracés inscrits dans les Tables ? Nous verrons plus loin qu'ils participent d'une logique commune, mais on comprend mal leurs significations intrinsèques ou selon quels critères ils sont conçus. Sont-ils un simple procédé mnémotechnique, un moyen de coder les proportions à donner à un bâtiment ou sont-ils la conséquence géométrique d'un tracé supérieur ? À vrai dire, je m'interroge encore sur la question, mais connaissant la démarche empirique des premiers maîtres d'œuvre, il me semble plus que probable qu'ils aient cherché à consigner les rapports des proportions ayant fait leurs preuves afin de s'en souvenir et de les transmettre d'une façon simple. Quoi de plus naturel, pour ces architectes géomètres, que de préparer la construction en les dessinant sous forme de tracés au centre des sanctuaires ?
Si vous avez des réserves sur ce point, il vous suffira de considérer le système des segments comme un moyen universel de mesurer et retracer un plan gothique, à l'exclusion de toute autre considération.

Demeure certaines questions. Pourquoi la cathédrale présente-t-elle des volumes aussi différents ? N'aurait-il pas été plus simple pour l' architecte de définir un module unique pour tout le bâtiment ?

À cela plusieurs réponses. Technique tout d'abord. En effet, la cathédrale s'élève en  murs et en voûtes. Ces dernières nécessitent de complexes appareils pour pouvoir se poser. Les structures prennent de la place, un écart qui s'additionne à un découpage idéal. Par ailleurs, la cathédrale exprime un symbolisme numérique, géométrique et esthétique qui fait partie intégrante de sa conception, de sa fonction.

Le tout pose une question unique : comment les bâtisseurs parvenaient-ils à marier ces différents impératifs ? En fait, la réponse est pour moi le principe des segments, lesquels résolvent par un procédé géométrique simple, une question qui est loin de l'être. Mais ne nous y trompons pas, les segments sont avant tout la conséquence d'un principe architectural opératif et la triple enceinte l'expression d'un message symbolique.